De la sécurité à l’appartenance : les éléments essentiels d’une réduction des méfaits tenant compte du genre
Tandis que la crise des drogues contaminées continue de dévaster des communautés entières au Canada, les soutiens disponibles, eux, fondent comme neige au soleil. En Ontario, de nombreux sites d’injection supervisée (SIS) ont fermé leurs portes à cause de politiques gouvernementales régressives et dangereuses. Cet assaut qui se déchaîne contre les soins fondés sur des données probantes limite les occasions d’élargissement et de diversification des services de réduction des méfaits, ce qui est particulièrement nuisible pour les femmes, les personnes trans et non binaires qui utilisent des drogues (FTNB-PUD), car leurs besoins particuliers à leur genre sont déjà souvent négligés dans les services de réduction des méfaits. Seule une poignée de SIS fournissent des espaces dédiés aux FTNB-PUD. Se pencher de plus près sur les leçons tirées de ces modèles efficaces peut aider à éclairer là où le mouvement de la réduction des méfaits peut prendre de la vitesse à l’avenir.
Le Women, Trans and Non-Binary Day program
Le Women, Trans and Non-Binary Day (WTNB Day) program [programme de jour pour les femmes, les personnes trans et non binaires] était basé au Centre de santé communautaire Regent Park dans le quartier situé dans l’est du centre-ville de Toronto. Il offrait une panoplie de soutiens intégrés et se définissait bien plus que comme un espace offrant des services d’injection supervisée et de prévention des surdoses : ouvert un jour par semaine au sein d’un SIS non genré, il proposait, en complément, un programme d’accueil sans rendez-vous conçu pour répondre aux besoins spécifiques liés au genre, comme des services de dépistage et de traitement de l’hépatite C et du VIH, du soutien pour les travailleur·euse·s du sexe, des soins de santé et des services de travail social, un accès dédié à des douches et à une buanderie, ainsi que des ateliers et des séances éducatives.
Notre équipe de recherche de l’Université de Toronto a étudié les expériences des personnes ayant participé à ce programme et a produit un rapport communautaire (en anglais seulement) qui révèle trois principes interconnectés d’une réduction efficace des méfaits tenant compte du genre. Ils comprennent le rôle central de l’instauration de la confiance dans l’engagement envers des services intégrés, une conception de la sécurité qui dépasse la seule prévention des surdoses, ainsi que le pouvoir thérapeutique des liens communautaires et du sentiment d’appartenance.
L’établissement de la confiance : un prérequis pour le bon fonctionnement des services intégrés
Notre étude a montré que le besoin de sécurité relative durant l’utilisation de drogues était le facteur qui amenait les usager·ère·s de ces services à franchir le pas de la porte, et que la réponse à ce besoin immédiat permettait au personnel du programme de tisser peu à peu des relations de soins. Une fois cette confiance établie, les usager·ère·s se sentaient souvent prêt·e·s à rencontrer des travailleur·euse·s sociaux, des médecins, des infirmier·ère·s praticien·ne·s, des spécialistes du VHC/VIH et des dentistes au sein du centre de santé communautaire afin de répondre à d’autres besoins non satisfaits.
La prestation de services commence par reconnaître que la confiance des personnes marginalisées se mérite de manière continue et qu’elle ne peut être tenue pour acquise. Presque toutes les personnes ayant participé à l’étude ont évoqué des expériences passées de stigmatisation et de discrimination comme des obstacles majeurs pour accéder aux services; elles ont en outre fréquemment mentionné que la chaleur humaine et le respect reçus à WTNB Day les avaient encouragé·e·s à demander des soutiens à plus long terme. Ces personnes étaient beaucoup plus enclines à utiliser les autres services offerts au sein du centre de santé communautaire lorsqu’elles avaient l’assurance que le personnel de WTNB Day ne les orienterait pas sciemment vers des professionnel·le·s susceptibles de leur causer davantage de préjudices. La localisation et la disponibilité des services sous un même toit ne permettaient pas, à elles seules, de lever les barrières à l’utilisation des services intégrés. Au lieu de cela, c’est le tissage de solides relations fondées sur la confiance et ancrées dans le respect mutuel qui permettait de réduire les obstacles et d’encourager un engagement significatif.
La sécurité signifie bien plus que la prévention des surdoses
Les SIS répondent à de nombreux besoins des FTNB-PUD en matière de sécurité, mais les préjudices vécus par ces communautés au quotidien exigent bien plus qu’une simple réponse aux surdoses. Nos résultats montrent que les personnes utilisant les services de WTNB Day se tournaient à nouveau vers le programme, car il était offert dans un espace où elles déclaraient se sentir intuitivement en sécurité face au harcèlement sexuel, aux avances non désirées et aux violences fondées sur le genre. Certaines personnes ayant participé à l’étude ont expliqué avoir participé au programme WTNB Day pour trouver un répit face aux violences exercées par leurs partenaires cisgenres masculins. Pour les personnes utilisant les services, l’espace était aussi propice à l’échange d’informations essentielles concernant les client·e·s du travail du sexe, les prestataires de services et d’autres membres de la communauté qui s’étaient montré·e·s utiles ou nuisibles à leur égard.
Les personnes ayant participé à l’étude et engagées dans le travail du sexe ont par ailleurs expliqué qu’elles faisaient régulièrement l’objet de harcèlement et de sollicitations en accédant à d’autres programmes de réduction des méfaits. Le programme WTNB Day constituait, à l’inverse, un espace de répit où elles pouvaient réellement baisser la garde et reprendre leur souffle. Le programme encourageait aussi bon nombre de participant·e·s à entreprendre des démarches importantes relatives au dépistage et au traitement du VIH, de l’hépatite C et d’autres problèmes de santé. Les participant·e·s nous ont fréquemment confié qu’ils et elles se sentaient rarement assez en sécurité ailleurs pour dormir, exprimer leurs genres et leurs sexualités, ou tout simplement pour profiter de leur euphorie (high) sans crainte. Pour beaucoup, le programme WTNB Day constituait une occasion rare et précieuse de vivre cette sécurité.
La relation communautaire = soins de santé
Pendant la réalisation de cette étude, nous avons été frappées par le fait que presque toutes les personnes y ayant pris part décrivaient le personnel offrant le programme comme une « famille » et le centre du programme comme un « foyer ». Leur profond sens d’appartenance et leur attachement au personnel de WTNB Day et à d’autres usager·ère·s du service étaient particulièrement forts et significatifs. Les personnes ayant connu l’itinérance, vécu une rupture familiale, des violences de la part de personnes de confiance et l’isolement social ont décrit le centre où était dispensé le programme comme un lieu où elles se sentaient visibles, valorisées et comprises.
Le sentiment d’appartenance est un déterminant social clé de la santé aux effets positifs et protecteurs frappants, mais aussi un objectif essentiel que les prestataires de services doivent encourager. Le sentiment d’appartenance des participant·e·s était renforcé par un personnel accueillant ayant une expérience vécue de l’usage de drogues par injection, de l’itinérance et du travail du sexe, ce qui a permis de créer des liens fondés sur le partage d’expériences et l’empathie.
Le modèle médical des soins de santé ne répond pas adéquatement aux besoins de nombreuses communautés marginalisées, y compris des personnes FTNB-PUD. Les relations et le sentiment d’appartenance sont les bouées de sauvetage qui ont motivé les usager·ère·s à recourir de façon répétée aux soins et aux services de santé par l’entremise du programme WTNB Day, auxquels ils et elles n’auraient peut-être pas autrement accédé. Ce renforcement de la communauté est essentiel pour engager les personnes dans les soins et assurer la continuité des services. Bien que de nombreuses relations de soutien qui s’étaient établies entre les personnes ayant participé au WTNB Day se soient poursuivies hors du cadre du programme, sa fermeture a accru l’isolement des participant·e·s en supprimant ces occasions régulières et structurées d’interactions.
Fermetures de services et changements de paysage
Réfléchir aux victoires, grandes et petites, du programme WTNB Day à un moment de précarité des services de réduction des méfaits laisse un goût à la fois doux et amer. Le programme en soi a été mis sur pause en 2020 au début de la COVID-19 et le SIS dans lequel il était intégré a fermé définitivement ses portes en 2025 lorsque le gouvernement de l’Ontario a adopté une nouvelle législation et procédé à des coupes de financement ayant empêché les activités du site. Ces fermetures forcées ont eu lieu malgré les preuves écrasantes que les SIS sont un service de santé hautement efficace (en anglais seulement) et un sanctuaire pour les communautés ayant été balayées en touche. Dans cette nouvelle ère d’intensification de la répression et de politiques prohibitionnistes en matière de drogues, les services de réduction des méfaits sont blâmés pour les enjeux sociaux auxquels ils répondent. Les personnes FTNB-PUD, ainsi que toutes les autres personnes qui utilisent des drogues, ressentiront les conséquences de ces changements et de ces fermetures.
Le programme WTNB Day était un service qui favorisait un accès unique à la sécurité et aux soins. Les répercussions importantes décrites par les participant·e·s à la suite de ce programme témoignent du besoin et de l’importance de services et d’espaces tenant compte du genre, en plus des services conventionnels. La disparition de ces espaces constitue une offensive contre les soins de santé, contre la communauté et contre des relations de confiance qui prennent des années à se construire. Nous déplorons la disparition de ces espaces, ainsi que celle de nos brillant·e·s participant·e·s au programme qui ont perdu la vie en conséquence directe de la guerre menée contre les personnes qui utilisent des drogues. En leur mémoire, nous appelons à résister aux politiques injustes et à lutter pour des espaces qui réaffirment la dignité fondamentale et la valeur intrinsèque des femmes, des personnes trans et non binaires qui utilisent des drogues.
Phoenix Babiak (elle) est une occupante blanche de première génération établie sur l’Île de la Tortue (Turtle Island), une défenseure de longue date de la réduction des méfaits et une personne ayant une expérience vécue. Elle a travaillé et fait du bénévolat dans des sites de prévention des surdoses autorisés et non autorisés de 2018 à 2025, et a collaboré à plusieurs initiatives de recherche communautaire portant sur l’accès aux services pour les personnes qui utilisent des drogues. Elle s’organise au sein de divers collectifs et initiatives communautaires de libération depuis sa jeunesse et collabore actuellement étroitement avec le Harm Reduction Advocacy Collective. Elle occupe présentement un poste de première ligne dans un centre de santé communautaire du centre-ville de Toronto. Son travail est toujours guidé par un engagement profond à mettre fin à la guerre contre les drogues et à faire avancer la libération des personnes qui utilisent des drogues.
Katherine Rudzinski est professeure adjointe auxiliaire et chercheuse associée à l’École de travail social de l’Université de Windsor. Elle travaille également comme chercheuse associée à l’École de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto. En tant que chercheuse communautaire, les travaux de Katherine portent sur la manière dont la criminalisation, les violences fondées sur le genre et les inégalités structurelles façonnent la santé et le bien-être des personnes qui utilisent des drogues, avec un accent particulier sur la réduction des obstacles aux services et l’amélioration de l’accès aux programmes de réduction des méfaits.
Lindsay Windhager est travailleuse sociale et a plus de 20 ans d’expérience en intervention de première ligne et en leadership dans des milieux communautaires. Elle est également doctorante à l’École de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto. Son travail se concentre sur l’avancement des programmes de réduction des méfaits dont l’accès est peu entravé, qui réduisent les obstacles et élargissent l’accès aux soins de santé et aux services de soutien.
Charlotte Smith est chercheuse et doctorante en sociologie à l’Université York, à Toronto (Ontario). Ses recherches sont axées sur l’accès aux services de santé et de réduction des méfaits pour les femmes qui utilisent des drogues illicites, avec une attention particulière à la régulation et à la surveillance des mères qui utilisent des drogues par les systèmes de protection de l’enfance. Les travaux de Charlotte s’inscrivent dans une perspective visant l’abolition de la guerre contre les drogues et la promotion de la justice, de l’autonomie et de la libération des personnes qui utilisent des drogues.
Carol Strike est professeure à l’École de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto. Scientifique sociale, elle étudie, depuis plus de 25 ans, la prévention du VIH et les services de réduction des méfaits dans le but d’améliorer les services de santé destinés aux personnes qui utilisent des drogues.
