La réduction des méfaits persiste : retour à la solidarité collective

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Depuis plus de dix ans, des communautés partout au Canada subissent les graves conséquences de la contamination croissante des drogues du marché non réglementé. Les mesures mises en place pour répondre à cette crise demeurent fragmentaires et sont encore trop souvent guidées par des considérations politiques plutôt que par les données probantes ou les besoins réels. Au cours des dernières années, l’offre déjà limitée de services de réduction des méfaits s’est encore amenuisée, alors que les gouvernements partout au Canada ont réduit leur financement et leur soutien.

Ce n’est toutefois pas sous la forme de politiques publiques ou de programmes financés par l’État que la réduction des méfaits a vu le jour. À l’origine, elle reposait sur la solidarité collective.

Les origines de la réduction des méfaits

Au Canada, la réduction des méfaits est née d’approches de protection mutuelle mises en place par des personnes qui utilisent des drogues. Depuis, le mouvement a évolué, s’est adapté et a pris de l’ampleur pour répondre aux risques auxquels ces personnes sont confrontées, avec ou sans le soutien des gouvernements.

Par exemple, à la fin des années 1980, la hausse des infections par le VIH a amené les personnes qui utilisent des drogues et leurs communautés à mettre sur pied des programmes de seringues et d’aiguilles. Ces initiatives non officielles étaient des solutions communautaires dictées par l’urgence et la nécessité. Le gouvernement leur a ensuite accordé son soutien : en 1994, 30 programmes d’aiguilles et de seringues financés par l’État étaient offerts en Colombie-Britannique, en Alberta, en Ontario et au Québec.

Divers programmes de réduction des méfaits sont nés de la même façon. Les sites de consommation supervisée, les programmes de distribution de naloxone, les programmes d’approvisionnement plus sécuritaire et les programmes d’analyse de substances trouvent tous leur origine dans des initiatives communautaires non officielles, souvent dirigées par des personnes qui utilisent des drogues.

Les autorités de santé publique ont fini par appuyer bon nombre de ces initiatives, favorisant leur déploiement dans certaines régions du pays. Ce faisant, elles en sont souvent venues à être perçues comme des services de santé destinés aux individus, plutôt que comme des expressions de l’autonomie des communautés, de l’entraide et de la résistance aux méfaits de systèmes tels que la prohibition et la criminalisation.

Cette distinction est importante. La santé publique a contribué à élargir l’accès à des services essentiels, ce qui a permis de sauver des vies. Mais lorsque les fondements politiques et sociaux de la réduction des méfaits ne sont pas reconnus, le cœur même du mouvement, fondé sur les droits, la dignité, l’autonomie et le leadership des personnes ayant une expérience vécue, passée et présente, risque d’être dilué ou relégué au second plan.

Des reculs en pleine crise de santé publique

Alors que la crise des drogues contaminées se poursuit, les services de réduction des méfaits font face à d’importants défis dans certaines régions. Les restrictions, les compressions budgétaires et les fermetures de services ont réduit l’accès à des services qui sauvent des vies partout au pays.

Ces reculs reflètent une série de décisions sur les interventions jugées acceptables, les souffrances que l’on est prêt à tolérer et les vies que l’on choisit de protéger.

Dans bien des cas, la réduction des méfaits est devenue une cible politique. La mésinformation continue de façonner la perception du public, tandis que les conséquences visibles de la crise du logement et de l’usage de substances servent à justifier la réduction des services plutôt que le renforcement de mesures efficaces. Les services de réduction des méfaits sont de plus en plus tenus responsables des problèmes systémiques mêmes que le mouvement cherche à résoudre.

Ce discours occulte les véritables causes des méfaits : la contamination des drogues du marché non réglementé, la hausse des taux de pauvreté, le maintien de la criminalisation et le manque de logements sûrs et véritablement abordables. Il s’agit là de conditions structurelles et de choix politiques, et non de conséquences de la réduction des méfaits.

Lorsqu’on fait de la réduction des méfaits un bouc émissaire, l’attention se détourne des causes profondes des méfaits. Il en résulte une dynamique aussi familière que préoccupante : les services sont réduits, les risques augmentent et les communautés déjà marginalisées se retrouvent à porter le plus lourd fardeau, celui de composer avec des méfaits qui s’aggravent et d’y répondre.

Nous avons déjà vu ce scénario : en période de crise, lorsque le soutien est retiré ou n’est pas accordé, la responsabilité est transférée aux communautés, et les méfaits s’aggravent pour les personnes déjà les plus durement touchées.

L’histoire nous montre que lorsque ces systèmes se retirent, les communautés ne cessent pas d’agir. Elles s’adaptent, s’organisent et trouvent des moyens de s’entraider pour survivre, même dans des conditions de plus en plus difficiles.

C’est dans de tels contextes que naissent de nouvelles approches, qui répondent non seulement aux risques immédiats, mais s’attaquent aussi aux systèmes plus larges à leur origine.

Résistance radicale : la réduction des méfaits poursuit sa progression

La réduction des méfaits est une réponse pragmatique et adaptative à l’évolution des méfaits auxquels sont confrontées les personnes qui utilisent des drogues. Elle a continué de progresser, avec ou sans soutien officiel des gouvernements, grâce aux personnes qui l’ont bâtie et maintenue.

Les personnes qui utilisent des drogues, les réseaux de pairs et les organismes communautaires ont toujours été au rendez-vous pour répondre aux besoins, souvent avec des ressources limitées et peu de reconnaissance. Ces initiatives portées par les communautés comblent les lacunes des systèmes institutionnels et peuvent faire émerger de nouveaux systèmes de soins et de soutien.

Les sites de prévention des surdoses gérés par des pairs, le travail de proximité et les réseaux d’entraide demeurent essentiels, surtout lorsque l’accès aux services est limité. Malgré l’opposition et l’incertitude, les communautés continuent de défendre l’accès aux services, la dignité et une culture de l’entraide.

Alors que les services de réduction des méfaits sont démantelés ou remodelés sous l’effet de pressions politiques partout au pays, les approches portées par les communautés sont plus qu’importantes : elles sont indispensables.

En tant que mouvement et pratique, la réduction des méfaits joue ici un rôle essentiel. Elle ne vise pas seulement à réduire les méfaits immédiats, même si cela demeure urgent. Elle consiste aussi à promouvoir des changements systémiques et à exiger des réponses qui reflètent les réalités vécues par les personnes touchées.

Cela soulève une question importante : comment les personnes qui soutiennent la réduction des méfaits répondront-elles à ce moment charnière?

Les avancées en matière de réduction des méfaits ont toujours reposé sur la collaboration. Sous le leadership des personnes qui utilisent des drogues, les prestataires de soins de santé, les chercheur·euse·s, les avocat·e·s, les journalistes, les fonctionnaires et les décisionnaires ont tou·te·s contribué à faire progresser les approches de réduction des méfaits au Canada.

Le moment est venu de renouveler cet engagement et de former de nouvelles coalitions.

Cela exigera du courage et de la confiance entre les différents secteurs. Les institutions devront faire confiance à l’expertise et au leadership des personnes ayant une expérience vécue, passée et présente, puis traduire cette confiance en gestes concrets. De leur côté, les personnes engagées dans la réduction des méfaits devront continuer à chercher des moyens d’intégrer ses principes et ses pratiques aux systèmes qui n’ont pas toujours été conçus pour les soutenir.

Nous sommes à un moment charnière

La réduction des méfaits est née de personnes qui se sont organisées pour se maintenir mutuellement en vie lorsque personne d’autre ne le faisait. Ces racines sont profondes et n’ont pas changé.

Le moment est venu de revenir à ces racines, avec une compréhension plus claire de ce qui est en jeu et un engagement renouvelé envers l’entraide.

La réduction des méfaits n’a jamais eu besoin de permission.

Nous prenons soin les un·e·s des autres.

 

Kaela Pelland est courtière en connaissances, mobilisation des connaissances sur la réduction des méfaits à CATIE. Forte de plus de 15 ans d’expérience dans les secteurs communautaires de la santé et des services sociaux, elle a occupé divers rôles auprès de personnes qui utilisent des drogues et de personnes vivant avec le VIH et l’hépatite C, ou à risque de les contracter. En tant que personne utilisatrice de drogues, elle est profondément engagée à faire entendre les voix des personnes les plus touchées par la crise des drogues contaminées, à mettre en valeur leurs expériences et à faire reconnaître leur leadership.

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