Au cœur du projet pilote de décriminalisation de la Colombie-Britannique : le regard des personnes qui utilisent des drogues

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Le 31 janvier 2023, une exemption au titre de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDAS) du Canada a été accordée à la Colombie-Britannique en vue de mettre en place un projet à durée limitée en vigueur jusqu’au 31 janvier 2026. La mesure permet aux personnes de plus de 18 ans de posséder un total de 2,5 grammes de certaines drogues non réglementées destinées à un usage personnel. Parmi les drogues comprises dans cette exemption, notons les opioïdes (comme l’héroïne, la morphine et le fentanyl), le crack, la cocaïne en poudre, la méthamphétamine et la MDMA. 

Ce projet pilote est encadré par une réglementation stricte depuis sa mise en place. Les endroits où la possession de drogues est décriminalisée ont notamment été modifiés plusieurs fois pendant la durée du projet et chaque modification est de plus en plus restrictive. 

J’ai rejoint une équipe au CRISM (Canadian Research Initiative in Substance Use Matters) qui a reçu du financement pour mener une évaluation complète sur cinq ans de ce projet pilote de décriminalisation. Il rassemble un groupe d’intervenant∙e∙s divers∙e∙s, notamment des scientifiques, des prestataires de soins de santé ainsi que des personnes ayant une expérience vécue passée ou présente, qui contribuent collectivement à la conception, à la mise en place, à l’analyse et à la dissémination d’une étude qualitative répétée annuellement. Cette étude se penche sur les conséquences de la politique sur les personnes qui utilisent des drogues. Participer à ce groupe de travail m’a donné un précieux aperçu de ce qui se passe dans le domaine de la décriminalisation en C.-B., en particulier du point de vue des personnes qui utilisent des drogues, et de la manière dont cette information peut guider des décisions fondées sur des données probantes en lien avec la décriminalisation.

Évaluation du projet pilote de décriminalisation du point de vue des personnes qui utilisent des drogues

Notre équipe de recherche nationale, dirigée par la branche du CRISM de l’Ontario, a publié plusieurs articles examinant le projet pilote avec des populations clés impliquées et touchées. Ces populations comprennent des personnes qui utilisent des drogues, des agent∙e∙s de police, des représentant∙e∙s du système de justice pénale, des prestataires de services de réduction des méfaits et de traitement par agonistes opioïdes et des membres du grand public.

Dans le cadre de ce billet de blogue, je vais me concentrer sur un article publié dans le Harm Reduction Journal

L’un de nos principaux objectifs du projet et de l’article consistait à explorer les changements concernant les expériences en matière d’usage de drogue, notamment le risque perçu ou réel de surdose depuis la mise en place de la décriminalisation. Pendant la première année de la politique, nous avons interrogé 100 personnes qui utilisent des drogues de partout en C.-B. Les participant∙e∙s ont aussi répondu à un sondage évaluant les données sociodémographiques et les tendances en matière d’usage de substances. Notre analyse qualitative nous a permis de dégager plusieurs thèmes. Afin d’illustrer ces résultats, je présenterai, pour chacun d’entre eux, une citation extraite des propos des personnes qui utilisent des drogues.

Conscience et connaissance de la politique de décriminalisation

On a demandé aux personnes ayant participé à l’étude dans quelle mesure elles avaient conscience de la politique de décriminalisation et dans quelle mesure elles comprenaient ce qu’elle leur permettait de faire et non. Nous avons découvert que bien qu’une large majorité des répondant∙e∙s savaient qu’une telle politique avait été mise en place en C.-B., bon nombre de ces personnes comprenaient mal les règles et les limites particulières de la politique.

« Personne ne sait vraiment ce qu’est cette loi; où c’est légal [de posséder des drogues] et où ça ne l’est pas, quelle quantité [est légale]. On n’en sait rien… s’il y avait un peu plus d’informations, ça pourrait être utile. »

Points de vue sur la politique : souligner les avantages et les écueils de la politique de décriminalisation

Après avoir expliqué comment ils et elles comprenaient la décriminalisation et la manière dont celle-ci influençait l’usage de drogues et le risque de surdose, les participant∙e∙s ont été invité∙e∙s à donner leur point de vue sur la politique et à proposer des pistes d’amélioration. Certain∙e∙s participant∙e∙s ont estimé que la politique atteignait l’un de ses principaux objectifs — soit la réduction de la criminalisation. Ils et elles ont expliqué ressentir moins d’inquiétude à l’idée d’être interpellé∙e∙s, fouillé∙e∙s ou arrêté∙e∙s par la police pour la possession de petites quantités de drogues :

« Plus besoin de m’inquiéter de me faire arrêter et d’aller en prison parce que j’ai un peu de came à fumer dans ma poche. Je n’ai plus besoin d’être constamment sur mes gardes à cause de ce que j’ai sur moi. »

Impact de la politique sur l’usage de drogues

La plupart des participant∙e∙s ont expliqué que la politique n’avait pas changé la quantité ni la fréquence d’usage des drogues. Leurs schémas généraux de consommation sont restés les mêmes après le début de l’exemption. Cependant, certaines personnes ont décrit acheter stratégiquement moins de 2,5 grammes à la fois pour réduire leur risque de criminalisation :

« Comme je ne voulais pas avoir de grosses quantités sur moi, je n’achetais que deux grammes à la fois. Enfin, la plupart du temps. Ce qui peut être vraiment contraignant, parce que je dois constamment aller m’en procurer… Je ne voulais pas être accusé de possession [de drogue], parce que je travaille à temps plein et ce n’est pas un emploi où je peux me permettre d’être pris avec des drogues. »

Risque de surdose

Puisque la toxicité et la volatilité des drogues en C.-B. contribuent majoritairement à la crise des surdoses, nous avons examiné les changements de perception des participant∙e∙s concernant la qualité des drogues pendant la période d’exemption de criminalisation. Certain∙e∙s participant∙e∙s ont indiqué que les personnes pourraient se sentir plus à l’aise d’acheter et d’avoir des drogues sur elles, ce qui augmente le nombre de petit∙e∙s revendeurs et revendeuses qui manquent d’expérience dans la transformation des drogues, ce qui, en fin de compte, augmente le risque de la personne qui utilise des drogues :

« Beaucoup de monde pense être un∙e dealer∙euse et croit savoir comment “composer” [le fentanyl]. Il y a donc toutes ces personnes qui pensent savoir comment le mélanger ou qui croient avoir la bonne recette pour le fentanyl. Et je pense que c’est pour ça que j’ai fait autant de surdoses : parce que chacun essaie de le préparer différemment, et qu’il y a beaucoup plus de “points chauds” [de fentanyl pur] dans le produit. » 

Affiner le cadre de travail : recommandations pour améliorer la politique de décriminalisation

Pour environ un tiers des participant∙e∙s, la limite de possession de 2,5 grammes était trop basse et ces personnes ont suggérer de l’augmenter. Les seuils limites étaient variables, allant de 3,5 grammes à l’élimination du plafond de possession. Certain∙e∙s participant∙e∙s ont souligné l’importance que les décisionnaires politiques écoutent réellement ce que les personnes qui utilisent des drogues demandent et qu’ils combinent la décriminalisation avec l’accès à un approvisionnement réglementé et plus sécuritaire : 

« J’ai l’impression que prêter attention à ce que nous demandons en essence pourrait être utile. Décriminaliser toutes les drogues et réglementer l’approvisionnement résoudrait complètement le problème, plutôt que de simplement y aller à tâtons. »

Ces points de vue s’alignent avec certains des résultats d’un autre article préparé par notre équipe.

Une voie pour la politique en matière de drogues au Canada

Il est important de mentionner que cette recherche a été menée avant que le gouvernement de la C.-B. n’introduise des changements qui ont à nouveau criminalisé l’usage de drogues dans les espaces publics.

J’ai encore des difficultés à comprendre pourquoi le gouvernement a choisi de ne pas continuer sur sa lancée et de ne pas donner une vraie chance à cette politique de fonctionner. Revenir en arrière si rapidement a sapé tous les progrès qui auraient pu être effectués si le gouvernement avait eu la confiance et l’engagement de mettre entièrement en place ce qui avait été promis. 

Je suis très fier de notre équipe de recherche et du travail que nous avons effectué pour évaluer cette politique imparfaite. J’espère que nos résultats pourront être utilisés comme un outil de plaidoyer pour éclairer les conversations futures au sujet de la décriminalisation au Canada et, potentiellement, dans d’autres pays. Notre travail a déjà été reconnu — des résumés ont été acceptés et notre travail a été présenté lors de plusieurs congrès internationaux. 

Il arrive souvent que ce mouvement semble faire un pas en avant et trois pas en arrière, mais baisser les bras n’est pas une option. Les personnes qui utilisent des drogues ont droit à la vie, à la liberté et à la sécurité, comme tout le monde. J’espère qu’un jour nous pourrons nous sentir véritablement inclus·e·s dans la société et que nos problèmes de santé ne seront plus criminalisés.

J’aime ce pays, mais nous devons faire mieux pour certain∙e∙s de nos citoyen∙ne∙s les plus marginalisé∙e∙s qui ont recours à l’automédication pour soigner leurs douleurs et leurs traumatismes, ou pour trouver du plaisir et du bonheur avec les drogues. J’utilise fièrement des drogues, mais j’en ai marre de vivre dans la peur d’une arrestation et d’une poursuite. 

Nos résultats soulignent que la décriminalisation, lorsqu’elle est mise en place sous une forme limitée ou partielle, ne produira probablement pas à elle seule de bienfaits significatifs en matière de santé publique. Au lieu de cela, les changements politiques doivent s’accompagner d’investissements durables dans la santé et les services sociaux, d’une communication claire et cohérente ainsi que l’inclusion significative des personnes ayant une expérience vécue, passée ou présente, dans la conception et la mise en place de la politique.

 

Je tiens à remercier la Dre Farihah Ali et Cayley Russell pour avoir relu ce billet de blogue. Les idées et opinions exprimées ici sont les miennes et ne reflètent pas nécessairement les points de vue et les positions de l’équipe de recherche ni des institutions affiliées.

 

Matthew Bonn est un membre du conseil d’administration de l’International Network on Health and Hepatitis in Substance Users, conseiller en culture de la drogue chez Changemark Research & Evaluation et rédacteur pour les réseaux sociaux de l’International Journal of Drug Policy. Précédemment, il a été gestionnaire de programme à la Canadian Association of People who Use Drugs. Les articles de Matthew en tant que pigiste ont été publiés dans des médias tels que The Conversation, Doctors Nova Scotia, Policy Options et The Coast. Il a également fait partie de la 64ᵉ délégation canadienne à la Commission des stupéfiants. Il fait actuellement usage de drogues et a été incarcéré par le passé.

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