Derrière la science : Comprendre les nouvelles lignes directrices canadiennes en matière d’hépatite B
L’hépatite B est une infection du foie causée par le virus de l’hépatite B (VHB). Faute de soins appropriés, l’hépatite B peut entraîner de graves problèmes de santé tels que l’insuffisance hépatique, le cancer du foie et un décès prématuré. En 2025, l’Association canadienne pour l’étude du foie (ACEF) et l’Association pour la microbiologie médicale et l’infectiologie (AMMI) Canada ont publié de nouvelles lignes directrices concernant la prise en charge de l’hépatite B chronique.
Madison Kennedy, spécialiste de l’hépatite chez CATIE, s’est entretenue avec la Dre Hin Hin Ko, professeure de médecine clinique à l’Université de la Colombie-Britannique et membre du comité des lignes directrices sur l’hépatite B chronique, pour mieux comprendre dans quelle mesure celles-ci permettront d’améliorer les soins prodigués aux patient·e·s.
Pourquoi de nouvelles lignes directrices canadiennes en matière d’hépatite B ont-elles été élaborées?
Les lignes directrices précédentes ont été publiées en 2018. Depuis, les connaissances sur le virus de l’hépatite B ont beaucoup évolué. Nous voulions également nous aligner sur les cibles de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) relatives à l’élimination de l’hépatite virale d’ici 2030. Pour atteindre ces cibles, nous voulions que les nouvelles lignes directrices appuient davantage le recours au dépistage et à la vaccination, qu’elles élargissent les indications de traitement, et qu’elles incluent des recommandations concernant les soins centrés sur les patient·e·s. À peu près en même temps que les lignes directrices canadiennes, des lignes directrices européennes et américaines comportant des recommandations analogues ont été publiées.
Comment le comité a-t-il abordé l’élaboration des lignes directrices?
L’ensemble du comité des lignes directrices a examiné les données les plus récentes concernant l’hépatite B, en visant à améliorer la sensibilisation à l’hépatite B parmi les prestataires de services au Canada et la prise en charge de cette maladie. Nous avons essayé de rédiger les lignes directrices de manière à sensibiliser les médecins de famille et les travailleur·euse·s de première ligne à la question du dépistage, car tout le monde peut contribuer à cet effort. Les lignes directrices sont également formulées en vue de simplifier le traitement, de manière à ce que les prestataires de soins de santé de tous types puissent traiter l’hépatite B, s’ils ou elles se sentent à l’aise de le faire. Nous savons que le nombre de spécialistes est limité, si bien que l’augmentation du nombre de prestataires de soins liés à l’hépatite B permettra de rendre le traitement plus accessible aux personnes présentant cette infection.
Quels sont les principaux changements par rapport aux lignes directrices de 2018?
Le premier changement concerne le dépistage. Les lignes directrices de 2018 étaient davantage axées sur le dépistage fondé sur le risque. Afin de réduire la stigmatisation et de ne laisser personne de côté, nous recommandons que tout adulte de plus de 18 ans se soumette à un dépistage unique. Nous sommes donc passé·e·s d’un dépistage fondé sur le risque à un dépistage universel unique afin de diagnostiquer un plus grand nombre de cas.
Par ailleurs, les lignes directrices de 2025 misent davantage sur la prévention. Si une personne n’a pas contracté l’hépatite B, mais que le résultat du dépistage indique qu’elle n’est pas protégée contre le virus, nous pouvons lui proposer le vaccin. Autrement dit, nous avons élargi nos recommandations en matière de vaccination. S’il est vrai que les provinces peuvent offrir des programmes de vaccination différents, nous avons insisté sur l’importance de la vaccination universelle des nourrissons. Idéalement, la vaccination devrait avoir lieu à la naissance, dans toutes les provinces et tous les territoires. Par ailleurs, au cas où des personnes n’auraient pas été vaccinées pendant leur enfance, nous recommandons une vaccination de rattrapage universelle à l’âge adulte.
Nous nous sommes aussi penché·e·s plus attentivement sur la question de l’hépatite D. Dans les lignes directrices de 2025, nous recommandons aux personnes atteintes d’hépatite B chronique de se soumettre à une seule épreuve réflexe de dépistage de l’hépatite D. En effet, l’hépatite D est la forme la plus grave d’hépatite virale. Même si les cas sont rares, une co-infection par l’hépatite B et l’hépatite D augmente considérablement le risque de cancer du foie par rapport à une simple infection par le virus de l’hépatite B.
Sur le plan du traitement, un changement important est également intervenu. Toutes les personnes atteintes d’hépatite B chronique doivent faire l’objet d’un suivi continu, mais toutes n’ont pas besoin d’un traitement. En 2018, il subsistait des zones grises : même si une personne n’entrait pas dans la catégorie des personnes à traiter, un traitement visant à réduire le risque de complications de santé pouvait lui être bénéfique. Nous n’avions pas précisé la nature des soins en question. Aujourd’hui, nous estimons qu’une approche proactive serait utile en pareil cas. Nous recommandons de proposer un traitement à un groupe élargi de personnes atteintes d’hépatite B chronique, afin de prévenir les complications.
Nous prévoyons également que, dans les prochaines années, de nouvelles formes de traitement de l’hépatite B viendront s’ajouter aux traitements actuels. Ces nouveaux traitements permettent de mieux neutraliser le virus et d’améliorer la réponse immunitaire. Cela signifie que les chances d’obtenir une guérison fonctionnelle sont plus élevées et qu’il n’est pas nécessaire de suivre un traitement à vie. Depuis les dernières lignes directrices, nous nous servons également de nouveaux marqueurs diagnostiques pour déterminer à quel moment il y a lieu d’interrompre le traitement. Ainsi, en prévision des nouveaux traitements, nous avons abordé les outils diagnostiques et la question de savoir qui peut tirer profit des traitements à venir.
Nous avons également porté notre attention sur des populations particulières, car nous estimons que certaines communautés n’ont pas bénéficié d’un accès équitable aux soins liés à l’hépatite B. Il s’agit notamment des immigrant·e·s et des nouveaux·elles arrivant·e·s originaires de régions où l’hépatite B est répandue, des femmes enceintes et des communautés autochtones. Nous insistons sur le fait qu’il faut un grand nombre de prestataires de soins différents pour établir le diagnostic et prendre en charge les patient·e·s qui se heurtent à des obstacles en matière de dépistage et de soins.
Enfin, un des grands thèmes de nos lignes directrices, à la différence des précédentes, est l’importance accordée aux soins centrés sur les patient·e·s. Un grand nombre de nos recommandations concernent la participation des patient·e·s aux discussions sur le traitement. Nous savons que les soins de santé ne se limitent pas à ce que les prestataires de soins disent aux patient·e·s, mais il faut que les patient·e·s eux/elles-mêmes soient des partenaires dans la prise de décisions. Ils ou elles doivent être à l’aise avec leur plan de soins.
En quoi ces changements sont-ils importants et quelle incidence espérez-vous qu’ils aient?
Ces changements sont essentiels du point de vue de l’atteinte des cibles de l’OMS relatives à l’élimination de l’hépatite virale. Je pense qu’ils sont très importants parce que le Canada est toujours en retard à ce niveau. Nous cherchons à transformer la manière dont les gens perçoivent l’hépatite virale. Notre objectif est de prévenir la transmission de l’hépatite B par la vaccination et de poser un diagnostic chez un plus grand nombre de personnes atteintes d’hépatite B chronique, afin d’éviter les complications hépatiques.
Comme l’hépatite B est une maladie silencieuse, on ne consultera pas forcément un·e médecin si l’on ne présente pas de symptômes. Cependant, même en l’absence de symptômes, le risque de cirrhose et de cancer du foie est présent. De nombreuses personnes atteintes d’hépatite B se sentent fortement stigmatisées et, de ce fait, sont inquiètes à l’idée de suivre un traitement. Nous espérons que les recommandations de dépistage de plus vaste portée permettront de déstigmatiser l’hépatite B.
Nous espérons également que des changements politiques de grande ampleur interviendront. Étant donné que l’hépatite B peut tout à fait être prévenue, nous devrions commencer par rendre la vaccination beaucoup plus accessible. Bien sûr, il est difficile de prouver aux gouvernements, à l’aide de simples études de modélisation, que la vaccination permet de réduire les coûts des soins de santé. Les gouvernements veulent souvent voir des données tirées de situations réelles avant d’appuyer des changements en matière de politiques. Il faudra des années avant de constater les avantages économiques réels, mais il faut espérer que les gouvernements comprendront qu’il vaut la peine d’investir en amont pour obtenir de tels avantages ultérieurement.
Enfin, la prise en charge universelle des médicaments contribuerait grandement à l’amélioration des soins aux patient·e·s dans l’ensemble du pays. À l’heure actuelle, chaque province agit de manière légèrement différente. Si les politiques des gouvernements provinciaux et territoriaux étaient mieux harmonisées, nous pourrions assurer une couverture universelle des médicaments et mettre en place un programme de vaccination cohérent. Pour plaider en faveur de ces changements, nous devons continuer à faire entendre notre voix. C’est pourquoi nous comptons sur le Groupe canadien de soutien par les pairs pour l’hépatite B et d’autres partenaires comme Action Hépatites Canada. Nous devons aussi faire entendre la voix des patient·e·s, et pas seulement celle des médecins. Espérons qu’en unissant nos efforts, nous pourrons voir se réaliser certains changements.
La Dre Hin Hin Ko est professeure de médecine clinique au département de gastro-entérologie de l’Université de la Colombie-Britannique. Elle est membre de l’American Association for the Study of Liver Diseases (AASLD) et de l’American Gastroenterology Association (AGAF). Elle est hépatologue et gastro-entérologue à l’hôpital St. Paul de Vancouver.
Madison Kennedy est la spécialiste de l’hépatite C de CATIE. Elle est titulaire d’une maîtrise en santé publique en promotion de la santé, et travaillait précédemment dans le domaine de la recherche et de la prestation de services de santé sexuelle et reproductive.
