La doxy-PPE et l’antibiorésistance : Qu’en savons-nous jusqu’à maintenant?
Des études ont révélé que la prise de l’antibiotique doxycycline après les expositions sexuelles réduisait considérablement le risque de certaines infections transmissibles sexuellement, notamment la chlamydiose (infection à Chlamydia) et la syphilis. Notons cependant que, généralement, ce médicament réduit le risque de gonorrhée moins efficacement.
Nombre de scientifiques s’inquiètent du risque que l’usage répandu à long terme de la doxycycline à titre de prophylaxie post-exposition (doxy-PPE) réduise l’efficacité de cet antibiotique, voire qu’il affaiblisse également l’effet d’autres antibiotiques.
Cette inquiétude est-elle justifiée? Si oui, les bienfaits l’emportent-ils sur les risques?
Essais cliniques
Mené à San Francisco et à Seattle, le premier essai clinique sur la doxy-PPE a permis de constater de faibles taux de résistance bactérienne à la doxycycline. Lors de cette étude menée auprès de quelque 500 personnes, l’équipe de recherche a même découvert que la doxy-PPE réduisait le risque de contracter la gonorrhée, tout comme le risque de chlamydiose (infection à Chlamydia) et de syphilis.
Il est possible qu’avec le déploiement de la doxy-PPE dans d’autres villes et régions son efficacité à prévenir la gonorrhée pourrait ne pas être aussi grande par rapport à l’étude originale. Cette possibilité tient au fait que la doxycycline appartient à une famille d’antibiotiques appelés tétracyclines, lesquelles étaient utilisées dans le passé pour traiter la gonorrhée. Au fil des années, les bactéries responsables de la gonorrhée (bactéries gonococciques) ont acquis une résistance aux tétracyclines, et cette résistance est encore présente dans des souches de la gonorrhée circulant dans le monde.
Notons, à titre d’exemple, que les bactéries gonococciques ont acquis une résistance à la doxycycline dans de nombreuses parties de l’Europe, notamment en France, où les tétracyclines étaient couramment utilisées autrefois pour traiter la gonorrhée. Un essai clinique de la doxy-PPE mené en France a révélé que cette dernière réduisait le risque de chlamydiose (infection à Chlamydia) et de syphilis, mais pas le risque de gonorrhée.
Résistance croissante aux antibiotiques
De nos jours, le traitement le plus efficace contre la gonorrhée repose sur la ceftriaxone. Ce médicament est administré par injection intramusculaire dans les parties profondes des fesses. La ceftriaxone est également utilisée pour le traitement d’autres infections bactériennes graves, notamment certaines formes de pneumonie bactérienne.
Depuis plusieurs décennies, les microbes qui causent la gonorrhée acquièrent graduellement la capacité de résister aux traitements à la ceftriaxone. Pour répondre à cette tendance, les autorités de la santé publique ont élevé la dose recommandée. Cette mesure a aidé à conserver cet antibiotique comme option thérapeutique efficace contre la gonorrhée. Cela est particulièrement important parce qu’il existe une version générique de la ceftriaxone qui coûte relativement peu cher comparativement aux options de même puissance.
De nouveaux antibiotiques ont récemment été mis au point pour traiter la gonorrhée, à savoir la gépotidacine et la zoliflodacine. L’usage de ces médicaments n’a toutefois pas encore été approuvé au Canada. S’ils sont approuvés un jour dans ce pays, ces antibiotiques coûteront sans doute plus cher que la ceftriaxone générique.
Résistance
Il arrive parfois que les bactéries qui ont acquis une résistance à un antibiotique finissent par devenir résistantes à d’autres antibiotiques également, surtout si ces derniers appartiennent à la même famille.
En France, une équipe de recherche a analysé des échantillons prélevés chez les participants d’une étude appelée DOXYVAC. Lors de cet essai clinique, on a réparti au hasard en deux groupes des hommes qui avaient des relations sexuelles avec d’autres hommes pour recevoir la doxy-PPE ou ne pas la recevoir.
Lors d’une sous-étude de DOXYVAC, les scientifiques ont constaté que les hommes sous doxy-PPE étaient plus susceptibles d’être porteurs de bactéries gonococciques devenues moins sensibles à l’antibiotique céfixime. Possédant une structure différente de celle de la doxycycline et d’autres tétracyclines, la céfixime fut autrefois le traitement privilégié pour les cas de gonorrhée non compliquée au Canada et dans d’autres pays.
La céfixime et la ceftriaxone ont une structure semblable. En théorie, si les bactéries acquièrent une résistance à la céfixime chez les personnes sous doxy-PPE, elles pourraient un jour devenir moins sensibles à la ceftriaxone et acquérir éventuellement une résistance à cette dernière. Cependant, lors de cette étude française, toutes les souches de bactéries gonococciques ont conservé leur sensibilité à la ceftriaxone, soit l’antibiotique privilégié pour le traitement de la gonorrhée.
Quelles sont les implications?
Cette équipe de recherche française souligne que la doxy-PPE est efficace et recommande que son usage soit limité aux personnes courant un risque élevé de contracter des infections bactériennes transmissibles sexuellement. De plus, à la lumière des nouvelles issues de l’essai français, il est clair que d’autres études devront être financées pour évaluer à long terme le risque de résistance bactérienne aux antibiotiques. Entretemps, la doxy-PPE demeure une option importante pour la prévention des ITS, notamment en ce qui concerne la chlamydiose (infection à Chlamydia) et la syphilis.
Les autorités de la santé publique ont pesé les bienfaits de la doxy-PPE (réduction de la transmission de certaines bactéries) contre le risque théorique d’antibiorésistance. Un comité consultatif d’expert·e·s de l’Agence de la santé publique du Canada a récemment publié des lignes directrices qui recommandent aux professionnel·les de la santé d’offrir la doxy_PPE aux femmes trans et aux hommes cisgenres gais et bisexuels qui courent le risque de contracter des infections bactériennes transmissibles sexuellement.
Nous attendons avec impatience la tenue d’études futures pour surveiller l’évolution du risque d’antibiorésistance, ainsi que l’investissement de fonds publics dans la recherche et le développement de nouveaux antibiotiques. Comme les nouveaux médicaments pourraient ne pas générer assez de profits pour encourager l’investissement commercial, il incombera aux gouvernements et aux organismes bailleurs de fonds sans but lucratif de répondre à ce besoin de santé publique urgent.
Sean Hosein est rédacteur scientifique et médical chez CATIE. Il rédige la publication vedette de l’organisme, TraitementActualités, depuis 1989.
