PrEP et femmes cisgenres : répondons-nous à leurs besoins?
Malgré une efficacité éprouvée chez des personnes de tous les genres, la prophylaxie pré-exposition (PrEP) au VIH reste méconnue parmi les femmes au Canada, et encore plus chez les femmes cisgenres. Depuis son arrivée sur le marché, la PrEP a fait l’objet de promotions ciblant certaines populations prioritaires affectées par une incidence plus élevée de VIH, mais de tels efforts n’ont toujours pas été déployés au profit des femmes cis. Cette lacune pourrait s’expliquer par le fait que, du moins au Canada, le fardeau le plus lourd de l’incidence du VIH chez les femmes cis tend à toucher surtout certains sous-groupes de cette population : les femmes africaines, caraïbéennes et noires, les femmes autochtones et les femmes qui s’injectent des drogues, par exemple. Bien sûr, plus les intersections sont nombreuses, plus les programmes doivent être ciblés et adaptés pour être efficaces.
Afin de mieux comprendre les obstacles et les possibilités liés à l’adoption de la PrEP par les femmes cis, CATIE s’est entretenu avec dix prestataires de services sociaux et de santé en Saskatchewan, au Manitoba, en Ontario et au Québec. Les participant·e·s ont été trouvé·e·s au sein du réseau de CATIE et sélectionné·e·s en fonction de leur expérience en matière de prescription ou de discussion de la PrEP avec des femmes cis. Sans nécessairement être représentatives de l’expérience de tout le monde, leurs observations offrent tout de même des perspectives précieuses sur les besoins des femmes cis.
Que disent les femmes, selon les participant·e·s?
Les participant·e·s ont indiqué que les femmes cis qui pourraient bénéficier de la PrEP ignorent souvent l’existence de ce traitement. Une fois qu’elles en ont pris connaissance, beaucoup se demandent comment la prendre, si elle interagit avec les contraceptifs, qui peut la prescrire et combien elle coûte. Une fois qu’elles ont compris l’intérêt de ce traitement, la plupart des femmes cis que les participant·e·s ont rencontrées ont dit souhaiter en apprendre davantage. Les prestataires ont toutefois reconnu que ces conversations peuvent être ardues, car le sexe demeure un sujet tabou.
Obstacles rencontrés par les prestataires de services
La sensibilisation n’est qu’une première étape. Pour avoir accès à la PrEP, les femmes cisgenres admissibles doivent avoir un·e prestataire de soins de santé disposé·e à la prescrire et en mesure de le faire. Les prestataires de soins de santé avec qui nous nous sommes entretenu·e·s ont noté que, petit à petit, leurs collègues sont de plus en plus conscient·e·s des avantages de la PrEP pour les femmes cis, mais ces prestataires de soins de santé estiment également que, dans l’ensemble, le niveau de connaissance reste faible. Il est encourageant de constater que beaucoup ont mentionné un intérêt croissant parmi leurs collègues, en particulier parmi les jeunes prestataires de soins de santé et ceux et celles qui travaillent dans le domaine de la santé sexuelle. Cet intérêt croissant pourrait s’expliquer, selon ces participant·e·s, par le fait que les jeunes prestataires de soins de santé ont suivi une formation médicale plus récente, qui comprenait probablement des connaissances actualisées sur la prévention du VIH (en particulier la PrEP et le traitement comme outil de prévention).
Les prestataires de services non cliniques avec lesquel·le·s nous avons discuté ont indiqué que leurs collègues peuvent souvent se sentir mal à l’aise quand il s’agit d’aborder la question de la PrEP avec les usager·ère·s de leurs services, étant donné que ces prestataires ne connaissent pas en long et en large les médicaments utilisés. Les participant·e·s ont souligné la nécessité de disposer d’information précise sur la PrEP afin d’aider les prestataires de services non cliniques.
Quels sont les facteurs qui dissuadent les femmes cis d’envisager la PrEP pour prévenir le VIH?
Les participant·e·s ont mentionné plusieurs obstacles à l’utilisation de la PrEP par les femmes cisgenres :
- Stigmatisation : Certaines femmes cis craignent d’être considérées comme des « débauchées » si elles prennent la PrEP pour prévenir le VIH. Pour celles qui sont victimes de violence entre partenaires intimes, leur réticence est également liée à des préoccupations en matière de sécurité.
- Préjudices systémiques : Certaines femmes cis peuvent craindre que la PrEP n’entraîne des conséquences négatives, telles que se faire retirer leurs enfants, en raison d’expériences passées de racisme dans le système de santé et les services sociaux.
- Opportunités manquées : La PrEP n’est parfois abordée que dans le cadre des services de santé sexuelle, mais pas dans le cadre des soins de routine, tels que les rendez-vous de santé génésique, ce qui oblige les femmes cis à chercher elles-mêmes à obtenir la PrEP plutôt que de se la voir proposer.
- Obstacles pratiques : La charge de travail écrasante des prestataires de services et les contraintes de temps limitent les conversations qu’ils et elles peuvent avoir avec les patient·e·s et les usager·ère·s de leurs services au-delà de la raison principale du rendez-vous.
Les participant·e·s de la Saskatchewan et du Manitoba ont signalé qu’il y a un nombre limité de prestataires de soins de santé disposé·e·s à prescrire la PrEP, même si elle est gratuite dans ces provinces. Les participant·e·s de l’Ontario étaient plus susceptibles de citer le coût parmi les obstacles, car le régime public d’assurance médicaments de la province impose des franchises pour la PrEP.
Qu’est-ce qui encourage les femmes cisgenres à envisager la PrEP pour prévenir le VIH?
Les participant·e·s ont mis en avant plusieurs stratégies qui rendent la PrEP plus attrayante pour les femmes :
- Mettre l’accent sur l’autonomisation : Remplacer les termes « risque » et « débauche » par « choix » et « maîtrise ». Discuter du pouvoir que la PrEP peut offrir sur leur propre santé sexuelle, en particulier dans les situations où négocier l’utilisation du condom peut poser un risque.
- Normaliser les conversations : Aborder le sujet de la PrEP lors des visites de routine, des tests de dépistage d’ITS ou des activités de sensibilisation afin de réduire la stigmatisation et de maintenir la visibilité de cette option. Utiliser des messages adaptés à la culture qui aident les femmes à comprendre les avantages.
- Revenir sur la discussion : La situation des femmes évolue avec le temps; il est donc bon de vérifier périodiquement leur intérêt pour la PrEP.
- Élargir les options : Discuter des options connexes, telles que la prophylaxie post-exposition (PPE) et la PPE de poche (PIP), encourager l’utilisation du condom et la réduction des méfaits, parler du traitement comme outil de prévention et aider à choisir ce qui convient le mieux. Se renseigner pour savoir si ces options sont disponibles là où vous vous trouvez et s’efforcer de les rendre plus accessibles à toutes les femmes.
- Continuer à s’informer : Les connaissances sur la PrEP évoluent constamment et de nouvelles formulations à longue durée d’action apparaissent sur le marché. Plus vous en saurez sur la PrEP, plus vous vous sentirez à l’aise pour en discuter avec les usager·ère·s de vos services.
La PrEP peut être un puissant outil de prévention du VIH pour les femmes cisgenres lorsque leurs prestataires de soins de santé et de services se sentent prêt·e·s à en parler et lorsque ces femmes se sentent en sécurité et soutenues dans leur choix. Veillons à ce que les personnes de tous les genres disposent de l’information et du soutien dont elles ont besoin pour faire des choix éclairés concernant la PrEP.
Sugandhi del Canto a été directrice adjointe de la mobilisation des connaissances sur le VIH et la santé sexuelle chez CATIE de 2022 à 2025. Elle est depuis revenue à ses racines « d’accro de la recherche » en Saskatchewan.
