La grave réalité des personnes trans en santé et l’importance de l’alliance thérapeutique

Par Florence Ashley

Je n’aime pas trop fréquenter les espaces médicaux. Pour moi, ce ne sont pas seulement des espaces essentiels à ma santé. Ce sont aussi des espaces d’exclusion et de traumatismes.

Combien de fois ai-je entendu parler de refus de soins chez des gens de mes communautés? Une migraine chronique est blâmée sur les hormones. Une plaie ouverte n’est pas pansée parce qu’on « n’a pas les connaissances pour traiter avec ce genre de personne. » Et que dire des questions déplacées, des mauvais noms sur les dossiers, ou encore de morinoms lus dans la salle d’attente, devant tout le monde?

L’idée de la plaie ouverte? Aussi ridicule que la situation puisse sonner, c’est bien réel. Ça a même un nom : le « syndrome du bras cassé trans ».

Ce ne sont pas des événements isolés. Au contraire, ils reflètent la réalité d’un système qui exclut systématiquement les personnes trans — je dirais même conçu pour exclure, mais on aurait là une toute autre discussion.

Les statistiques dessinent une sombre image. Chez les personnes trans en Ontario qui ont un médecin de famille, un tiers d’entre elles ont vécu de la discrimination de la part de leur médecin de famille. Le plus souvent, l’excuse du manque de connaissances est donnée — même si, notons-le, les hormones prescrites font partie de l’arsenal de base des médecins de famille. Le refus de traitement pur et simple est connu d’environ 6 % des personnes trans.

Aux urgences, où les professionnèles de la santé sont des inconnu·e·s, la situation est encore pire. Des expériences négatives sont rapportées par 52 % des personnes trans perçues en fonction du sexe auquel elles s’identifient. Le refus de soins monte à 10 %, et le refus d’examiner certaines parties du corps monte à 12 %. Environ 24 % se font ridiculiser, et 32 % se font insulter ou dire des choses offensantes.

De façon générale, autant la qualité que l’accès aux soins manquent.

Cet arrière-plan de discrimination a un impact grave. Beaucoup de personnes trans évitent les soins : 44 % ont rapporté des besoins de santé non satisfaits dans la dernière année, et 26 % ont évité des soins d’urgence nécessaires à cause de leur transitude à un moment donné.

L’évitement des soins, combiné avec leur inaccessibilité et piètre qualité, contribue aux problèmes de santé dans les populations trans, notamment en ce qui a trait à la séropositivité. En effet, plus de 46 % des personnes trans ontariennes n’ont jamais passé de test de VIH et la prévalence connue du VIH chez les femmes trans est d’environ 3 %. Malgré le manque de précision des études existantes sur la séroprévalence, ce taux rapporté est significativement supérieur aux estimations pancanadiennes.

La criminalisation de la non-divulgation du VIH ainsi que du travail du sexe contribue certainement à cette statistique, mais il faut aussi noter la contribution de l’absence d’alliance thérapeutique. Les tests d’ITS se font souvent par l’entremise des médecins de famille, avec qui les personnes trans ont trop souvent une relation déjà difficile.

L’évitement des soins d’urgence est plus difficile car le besoin est plus grand. Les soins préventifs promus par l’institution des médecins de famille, toutefois, écopent rapidement de la discrimination des médecins envers les patient·e·s trans.

Devant cette réalité désastreuse, il est crucial de rebâtir l’alliance thérapeutique. Avant même de donner des soins, il faut établir un lien de confiance. Le premier pas est de reconnaître son manque de connaissances et ses torts passés : nous avons tou·te·s manqué de respect aux personnes trans par le passé et avons tou·te·s plus à apprendre sur le sujet. Centrer les perspectives et connaissances communautaires trans peuvent combler ces lacunes professionnèles.

J’invite aussi les pratiques à établir des pratiques invitantes pour les personnes trans. Un système de communication et de planification d’horaire électronique permet d’éviter l’anxiété liée à la voix. Une politique par rapport aux noms et marqueurs de genre sur les dossiers, permettant à la clientèle d’utiliser un nom et genre autre que celui sur la carte d’assurance maladie, est cruciale. C’est d’autant plus vrai au Québec où les personnes trans migrantes ne peuvent pas généralement changer leurs pièces d’identité sans la citoyenneté.

Il est possible de pousser plus loin : une docteure québécoise ayant une large clientèle trans maintient une série d’ateliers sur divers sujets liés à la santé trans. Les espaces activistes apprécient aussi l’aide des professionnèles de la santé.

Je n’aime pas trop fréquenter les espaces médicaux… mais peut-être qu’ensemble, on pourrait changer ça.

 

Florence Ashley est juriste et bioéthicienne transféminine. Ille est candidate à la maîtrise à la faculté de droit de McGill avec spécialisation en bioéthique. Ses recherches et publications portent sur les enjeux trans en droit et en bioéthique. Ille contribue fréquemment aux débats publics sur les enjeux trans au Québec et au Canada.

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