Que faut-il faire pour éliminer l’hépatite C dans une ville comme Montréal?

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Que faudrait-il pour que Montréal parvienne à éliminer l’hépatite C? En quelques mots : un effort collectif soutenu. L’hépatite C a beau être évitable et guérissable, elle continue de toucher des communautés montréalaises — souvent celles qui se heurtent aux plus grands obstacles en matière d’accès aux soins. Le traitement de l’hépatite C est simple, mais l’élimination du virus à l’échelle de la population constitue un véritable enjeu. Cet objectif met à l’épreuve la capacité du système de soins de santé à fonctionner de manière intersectorielle pour joindre des personnes qui sont souvent laissées pour compte par les approches habituelles.

Le projet Métropoles sans HépC (MSHC) a été créé dans un but ambitieux : faire de Montréal la première ville nord-américaine à éliminer l’hépatite C. Nous comptons y parvenir grâce à des approches adaptées aux communautés pour le diagnostic, le traitement et la prévention. En modifiant la manière dont les soins sont dispensés et les lieux où ils le sont, MSHC montre ce qu’on peut réaliser lorsque les efforts d’élimination sont motivés par l’équité et enracinés dans l’expérience vécue.

Les origines de Métropoles sans HépC

Selon l’Organisation mondiale de la Santé, l’hépatite C cesse de constituer une menace pour la santé publique lorsque 90 % des personnes vivant avec le virus ont reçu ce diagnostic et que 80 % de celles qui ont besoin d’un traitement le reçoivent. Cela permettrait de réduire considérablement le nombre de nouvelles infections et de décès liés au virus de l’hépatite C (VHC). Ces cibles à la fois mondiales et nationales peuvent être appliquées à l’échelon local. Pour y arriver, il faut toutefois adopter des approches qui tiennent compte des réalités propres à chaque ville et à chaque communauté.

Le projet MSHC a vu le jour en 2019 sous la forme d’une initiative collaborative menée par la Dre Marina Klein (Centre universitaire de santé McGill), la Dre Julie Bruneau (Centre hospitalier de l’Université de Montréal), la Dre Christina Greenaway (Hôpital général juif) et Laurence Mersilian (Centre Associatif Polyvalent d’Aide Hépatite C — CAPAHC). Il vise à éliminer l’hépatite C à Montréal et à mettre au point une feuille de route que d’autres villes pourront adapter aux besoins de leurs communautés locales. Dès ses débuts, le projet MSHC a reconnu qu’au-delà de capacités cliniques, l’élimination de l’hépatite C allait nécessiter une collaboration soutenue entre les systèmes de soins de santé, les services de santé publique et les organismes communautaires.

Une approche communautaire de l’élimination

MSHC s’inscrit dans la participation significative des personnes les plus touchées par l’hépatite C et des organismes qui les accompagnent. Ces communautés sont notamment les personnes qui font usage de drogues, celles qui ont vécu une incarcération, les immigrant×e×s et réfugié×e×s, les Autochtones, les hommes gais, bisexuels et autres hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes, ainsi que les personnes nées entre 1946 et 1964.

Au lieu de procéder de façon hiérarchique pour concevoir ses programmes, MSHC recourt à la co-conception afin de mettre en synergie l’expérience vécue, l’expertise communautaire et les connaissances professionnelles. En valorisant l’expérience vécue comme une forme d’expertise, MSHC veut transformer la conception et la mise en œuvre des initiatives d’élimination. Ce modèle intégratif favorise l’apprentissage et la prise de décision partagés. Il garantit que les interventions sont pertinentes, accessibles et en phase avec les priorités et les réalités des communautés.

Nous ne pouvons passer sous silence le contexte de plus en plus difficile auquel sont confrontés les organismes communautaires de Montréal dans le contexte actuel de crises sociales persistantes — instabilité du logement, insécurité alimentaire et approvisionnement en drogues contaminées, en plus des répercussions prolongées de la pandémie de COVID-19. Ces pressions contribuent à un roulement important du personnel et à l’épuisement professionnel, ce qui met en relief la nécessité d’approches qui n’alourdissent pas la charge de travail des intervenant×e×s communautaires. Nous continuons à travailler en étroite collaboration avec nos partenaires communautaires pour mettre au point des interventions qui répondent à ces réalités tout en faisant progresser les efforts de microélimination de l’hépatite C.

Qu’avons-nous fait jusqu’ici? 

Le projet MSHC a débuté par une étude qualitative afin de mieux comprendre les obstacles au traitement rencontrés par les personnes qui s’injectent des drogues et les personnes récemment immigrées. Les participant×e×s aux entretiens et aux groupes de discussion ont invariablement indiqué que les priorités de la vie quotidienne et la mésinformation concernant le traitement posent des obstacles majeurs. Beaucoup ont expliqué avoir l’impression de devoir « mettre de l’ordre dans leur vie » avant d’envisager des soins pour l’hépatite C.

Des participant×e×s ont expliqué que l’instabilité du logement, l’insécurité alimentaire, la précarité liée à l’immigration et les obstacles associés à la consommation de substances leur donnaient l’impression de ne pas être prêt·e pour le traitement. Cela illustre les liens directs entre les enjeux structurels plus généraux et la santé des communautés marginalisées. Les participant×e×s ont souligné que les services dirigés par des pairs sont essentiels pour amorcer les soins et y rester arrimé·e·s. L’accès à de l’information fiable sur la santé et des liens constructifs avec des personnes et des organismes de confiance font partie des éléments essentiels.

Dépister l’hépatite C en milieu communautaire

Afin d’étudier la possibilité que des intervenant×e×s communautaires réalisent des tests de dépistage rapide de l’hépatite C aux points de service, MSHC a soutenu le projet pilote CADRE-C du CAPAHC. En vertu de la Loi médicale du Québec, le dépistage de l’hépatite C est actuellement réservé aux professionnel×le×s de la santé autorisé×e×s. Le projet CADRE-C étudie la faisabilité et l’utilité du dépistage aux points de service en milieu communautaire. Il vise à évaluer le rôle que peuvent jouer des intervenant×e×s communautaires formé×e×s dans l’élargissement de l’accès au dépistage. Le projet prend la forme d’un service continu dans quatre organismes communautaires, auquel s’ajoutent des évènements ponctuels de dépistage en collaboration avec d’autres organismes de la communauté ou sur les lieux d’évènements culturels pertinents pour les populations prioritaires. Il vise à générer des données probantes pour orienter les politiques et les pratiques, en particulier pour joindre les personnes éloignées des milieux habituels de soins de santé.

Accroître l’accès aux soins et leur continuité

Le projet MSHC a également collaboré avec la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal dans le cadre d’une étude pilote de 18 mois visant à cerner des personnes ayant reçu un diagnostic d’hépatite C et à leur proposer des avenues de réarrimage aux soins. À partir de 2024, un·e membre de l’équipe de santé publique a contacté les personnes susceptibles d’être atteintes d’hépatite C et leur a offert une orientation vers des tests de confirmation ou un traitement. En suivant les progrès des participant×e×s dans la cascade des soins, le projet a permis de mieux comprendre comment la Santé publique pouvait soutenir plus efficacement les personnes à chaque étape du continuum.

Ce travail collaboratif a conduit la DRSP à revoir ses données relatives à la cascade des soins liés à l’hépatite C et à offrir l’arrimage aux soins à des personnes qu’on avait perdues de vue au suivi. À l’issue de l’étude, terminée en décembre 2025, la DRSP a intégré dans son champ d’action cette intervention de réarrimage aux soins pour des patient×e×s atteint×e×s d’hépatite C.

Des approches culturellement adaptées de la sensibilisation à l’hépatite C

L’intervenant×e de proximité spécialisé×e dans les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) occupe une place centrale au sein de l’équipe du Centre de santé des Autochtones de Tiohtià:ke. Dirigé par la communauté, ce pôle de santé et de bien-être ancré dans la culture, situé à Montréal, offre aux personnes autochtones des soins holistiques et tenant compte des traumatismes, en réponse à des lacunes critiques dans un contexte où de nombreux organismes communautaires ne disposent pas d’un mandat explicite de services en matière d’ITSS. La mission principale de l’intervenant×e de proximité en ITSS consiste à établir un réseau entre les organismes communautaires dirigés par des Autochtones et à faire en sorte que l’éducation et la sensibilisation concernant l’hépatite C soient culturellement adaptées. Cette approche favorise la confiance, renforce les liens et constitue une étape essentielle pour établir des relations avant de parler du dépistage ou du traitement.

Et ensuite?

S’appuyant sur les enseignements tirés de ses premières données et sur la compréhension du rôle possible de la précarité du logement en tant qu’obstacle aux soins de l’hépatite C, MSHC proposera des services de dépistage dans des logements de transition. Parallèlement, nous soutenons la deuxième phase d’un projet de dépistage en pharmacie de quartier afin de mieux joindre les communautés qui entretiennent déjà des relations de confiance avec leur pharmacie locale. Ces initiatives améliorent l’accès aux soins en proposant directement un dépistage et des soins à des personnes et des communautés susceptibles de rencontrer des difficultés pour accéder aux soins liés à l’hépatite C.

La contribution de Métropoles sans HépC au-delà de projets individuels

Notre travail dans le cadre de MSHC montre qu’on n’arrive pas à éliminer l’hépatite C par de simples interventions isolées. Pour y arriver, il faut une coordination soutenue, une responsabilisation partagée et une volonté d’adapter les systèmes de santé aux personnes à servir. En reliant l’innovation communautaire aux infrastructures de santé publique et aux soins cliniques, MSHC démontre comment les villes peuvent passer d’efforts fragmentés à des stratégies d’élimination intégrées.

Le plus important peut-être est que ce travail montre que l’élimination de l’hépatite C repose autant sur les relations et la confiance que sur le traitement. Lorsque les communautés concernées sont considérées comme des partenaires, et non comme des cibles, l’élimination devient plus équitable — et plus réalisable. En poursuivant le travail de MSHC, nous voulons fournir aux villes un modèle concret qui leur permette de transposer les objectifs mondiaux d’élimination dans des actions locales centrées sur les personnes.

 

James O’Grady est coordonnateur de recherche de l’initiative Métropoles sans HépC, à Montréal, Canada. Il se spécialise dans la recherche qualitative et travaille en étroite collaboration avec les communautés touchées afin que leurs expériences vécues soient prises en compte dans la conception des programmes et des politiques visant à éliminer l’hépatite C.

Isabelle Robichaud est chargée de projet pour Métropoles sans HépC. Forte de nombreuses années d’expérience dans la recherche sur le VIH et l’hépatite C, tant en milieu clinique que communautaire, elle apporte une riche expertise dans la conception et la mise en œuvre de projets axés sur les priorités cernées par la communauté. Elle dispose également d’un réseau bien établi de partenaires dans l’ensemble du secteur, avec un point de mire sur la collaboration, l’accessibilité et la réduction des méfaits.

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